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Retour sur terre

Mes récits de voyage sous forme d'iBook sont ici:

“Partir vérifier si la Terre est bien ronde et en revenir. Ou pas.” Un récit de mes rencontres autour du monde, avec le Temps, les Terriens et moi-même.
Après deux mois et demi, je me sentais vétéran des bus locaux, médaillé du train de nuit, anobli par la bouffe de rue, vainqueur des épices et grand timonier du chaï. Au bout d’un an autour du monde, 365 jours ici et là, 90 000 kilomètres, des tonnes de poussières et des colliers de sourires. 8 carnets de route, 17 stylos épuisés, 3 paires de godasses vidées, et quelques jolies images dans tout ça, j’ai le sentiment d’être diplômé d’un Master Pro de la vie, et de tout un tas d’autres titres honorifiques. Dont Grand Chamberlain de l’Echappée Belle.
Depuis que je suis rentré, je sens bien que je fais parfois office de doux illuminé ; n’étant pas pressé de gagner des sous ou de payer un loyer, je suis le rêveur chevelu à qui il faut laisser le temps d’atterrir. C’est qu’il y a une crise ici, bordel de m***e. Il faut être aveugle ou sourd pour ne pas voir et entendre ce que les médias ressassent. Ou bien il suffit de faire l’idiot et se demander comment reprendre à zéro. Alors après mon diplôme auto-décerné, j’ai écrit ce mémoire. Histoire de valider mes acquis.
Ce travail m’a permis de réaliser doucement le chemin parcouru, mais aussi et surtout, de voir que mon regard s’est ouvert progressivement, et de me rappeler ainsi que dans quelques mois, je verrai le monde encore différemment. Rien n’est pérenne ; c’est peut-être pour ça aussi qu’on passe nos vies à se consolider les routines, histoires que nos châteaux de sables ne s’en aillent pas avec la marée.
Ce mémoire donc, c’est un peu l’histoire d’un corsaire, qui raconte son périple intérieur, au creux des paysages de questions et voguant de rencontre en rencontre. Il explique qu’il voulait simplement partir pour vérifier que la Terre était bien ronde, et puis en revenir. Mais voilà, il voit bien qu’aujourd’hui qu’il n’en reviendra pas. Pas dans le même état en tout cas.
C’est dimanche. Les quais silencieux du canal St Martin retentissent des cris d’enfants. La rue est rendue aux piétons une fois par semaine. La police montée ramène même une touche de bestiaux sur le bitume. Parqués en bordure de l’eau, les cerisiers et les badauds rosissent.
Ça va faire bientôt deux mois que je suis de retour à Paris et j’ai le sentiment que les jours s’enchaînent à nouveau. jours de semaine puis week-end, ils rentrent dans le rang. Les rendez-vous et les projets viennent butiner mon calendrier et je le retrouve fleuri jusqu’à la mi-mai. Quelques semaines à Paris donc, et le milieu enivrant de la capitale m’entraîne, bon gré mal gré, vers les sujets dits “capitaux” - qui pour moi ne le sont pas encore redevenus.
Par exemple la semaine dernière, lors d’une réunion au sujet des espaces de travail collaboratifs en mobilité, revenait cette notion du “travail”. Autour de la table, échangeaient des consultants, des chercheurs, des entrepreneurs et designers, qui tous partageaient une compréhension commune de l’aspect capital du travail : à savoir un travail contractualisé et rémunéré, dont le but est de générer de l’argent pour payer son loyer, et plus largement générer de la valeur pour financer le système confortable dans lequel nous évoluons. Mais si je vous parle de mon confort, il ne se situe plus là ; il réside dans la possibilité de faire ce qui me chante demain, de me lancer dans des projets collectifs, d’aller apprendre à cultiver en faisant du wwoofing, ou encore de m’arrêter quand je veux.
Ainsi, si je comprends très bien ces vues sur le travail, je perçois désormais qu’il existe aussi des choses comme le labeur, l’œuvre, l’ouvrage, l’activité, qu’il existe des constructions sociales non contractuelles et non rémunérées sur lesquelles on peut tout autant bâtir un vivre ensemble. Et si cette idée est partagée ailleurs là où elle m’a interpellé, elle ne va pas de soit ici dans mon milieu de travail. Me voici entre deux mondes parallèles ; d’un côté mon souvenir qu’il est possible de construire une société différemment et qui nourrit mon envie de l’approfondir ici ; de l’autre le TGV du quotidien qui nous empêche de tout remettre en question et nous pousse à s’appuyer sur ce que l’on connait déjà, le travail par exemple.
Et il en va de même avec d’autres sujets, quand par exemple on me propose (et c’est adorable) de partir au ski une semaine, quand on me demande dans quel pays je pars faire du wwoofing (je pars dans le 77), quand on parle d’évasion le temps d’un week-end ou d’une expo, … S’il y a “évasion le temps de”, ça signifie qu’on reprend après là où on en était resté avant. Mais comme ce n’est plus vraiment mon envie, je n’éprouve plus non plus de besoin de m’exiler physiquement là-bas ; j’arrive encore à m’arrêter ici, sans avoir pour autant besoin de “vacances”.
Souvent, je comprends ce dont on me parle ici, ce qui est “important”, et en même temps je perçois le fait que cette importance est ancrée localement et historiquement. Qu’elle a quelque chose d’anecdotique. Dans les récits de Touiavii à propos du Papalagui - mon post précédent - c’est cet anecdotique qui m’apparaît en lisant ces propos d’un chef Samoan qui raconte le quotidien des Européens il y a cent ans. Le temps manquait déjà à nos aïeux, comme eux nous vivons toujours emmurés, l’argent est toujours notre dieu, nous pensons pouvoir tout créer, …
Avant de partir dans ce tour du monde, avant de couper les courants, le discours du chef Touiavii m’aurait amusé ; aujourd’hui il m’éclaire. Il me révèle que ces lieux “alternatifs”, dont je vous narrais mes visites en Asie, en Amérique du Sud ou en Europe, ont ceci d’alternatif qu’ils sont conscients de leur limite (faire avec ce qu’ils ont), quand nous ne pouvons plus penser autrement qu’en terme d’illimité (avoir tout, tout de suite). Être conscient de ses limites nous apparaît comme “alternatif” (et ainsi relayé à un fait anecdotique) alors qu’une limite n’est pas en soi alternative. Elle est. La dépasser est ce qui est attendu de nous, la respecter est alternatif.
Notre vision du monde construit sur l’illimité des capacités humaines est une douce chimère qui nous permet de piller consciemment les sols pour financer notre confort. Touiavii a sûrement une espérance de vie plus courte que le Papalagui (l’Européen), en revanche, le monde qu’il lègue à sa descendance offre à celle-ci bien plus de pérennité qu’à la nôtre.
Cette distance symbolique, qui s’est installée durant cette année entre le monde tel que l’on m’a enseigné et le monde tel que je l’ai éprouvé, est ce que je tente de partager dans “Partir vérifier si la Terre est bien ronde et en revenir - ou pas” (en relecture en ce moment). Le plan général est le suivant :
1. comment la pratique du voyage (et de la déconnexion qui en découle) affecte mes représentations symboliques du monde ;
2. comment en approfondissant le socle de cette représentation symbolique je comprends sa non-universalité de cette vision occidentale pourtant véhiculée comme globale et universelle ;
3. et enfin, comment cette représentation symbolique rénovée affecte mes pratiques quotidiennes une fois rentré à Paris.
En deux mois, j’aurai écrit ce retour d’expérience. J’aurai aussi revu pas mal d’amis, dont beaucoup m’ont confié leur envie d’un nouveau départ, leur envie de penser à eux. Je me serai aussi doté d’un statut d’indépendant pour participer aux projets que l’on me propose, pour lesquels je me fais rémunérer aujourd’hui, faute de mieux.
En deux mois, j’ai aussi commencé à rencontrer un nombre incroyable de personnes intéressantes, au sein de OuiShare, de la Mutinerie, de la Nouvelle Fabrique, du Groupe Chronos, des Mauvaises Herbes, et j’en passe… Ces rencontres me donnent entre autre envie de clore ce blog de voyage et d’en entamer un autre, dédié aux envies en gestation et à leur incubation.
Ce post sera sans doute le dernier, je vous donne bientôt la nouvelle adresse de mes aventures !
J’ai découvert grace à une amie Le Papalgui, de Erich Scheurmann. Et je recommande chaudement!
Début du XXe siècle, Touiavii, chef du tribu d’une île de Samoa se rend en Europe pendant plusieurs mois. À son retour parmi les siens, il raconte la façon dont vivent les Européens (le papalagui) et sa vision est souvent d’une finesse et d’une justesse époustouflante!
Pour partager un petit florilège, Touiavii dit par exemple à ses condisciples “parlez à un Européen du Dieu de l’Amour, il fait la moue et sourit. Il sourit de la naïveté de ta pensée. Mais tends-lui un morceau de métal rond et brillant ou un grand papier pesant, aussitôt ses yeux s’éclairent et beaucoup de salive se pose sur ses lèvres. L’argent est son amour.”
À propos des villes européennes, il explique que “le papalagui habite comme les fruits de mer dans une coquille dure. Il vit entre des pierres comme le scolopendre entre les fentes de lave. Les pierres sont tout autour de lui, à côté de lui, au dessous de lui. Sa hutte ressemble à un coffre de pierre debout. Un coffre plein de cases et de trous.” Et il continue en racontant qu’on met tout dans des coffres, eux-mêmes dans des coffres, et ce indéfiniment.
Il parle aussi de la vie factice (le cinéma) et des milles papiers (les journaux), en partageant l’ivresse que ces médias proposent. Il dit à propos du journal que “ce n’est pas que le journal nous raconte ce qui se passe qui fait si mal à notre âme, mais c’est qu’il nous dise aussi ce que nous de nos penser de ceci ou cela, de nos chefs de tribu, des chefs d’autres pays, de tous les événements et de tous les agissements des hommes. Le journal lutte contre ma propre tête et mes propres pensées. Il voudrait faire toutes les têtes des hommes sur le même modèle : sa tête à lui. Et il réussit. Si le matin tu lis les milles papiers, tu sais à midi ce que chaque papalagui trimbale dans sa tête et ce qu’il pense.”
Touiavii continue comme ça à propos des habits, du travail, de l’argent, du temps qui manque au papalagui, du rapport à la propriété ou du rêve des Européens de remplacer Dieu… Son discours est extrêmement touchant et lucide, une merveille que nous rapporte Erich Scheurmann dans les années suivant la première guerre mondiale. À lire absolument!
Un an. Je me sens rajeuni. Je suis parti mi-mars 2012, j’avais 32 ans. J’ai 1 an aujourd’hui. C’était hier, je posais le pied à Mumbai pour la première fois, à 9h du matin, retrait de roupies, taxi prépayé, et 45 minutes de trafic les fenêtres ouvertes pour arriver chez Anjali. Thé, chapatti et sambhar, présentations et premières histoires de l’Inde. Avant midi je prenais un taxi qui lui m’a pris pour un touriste, m’a lâché à Dadar Station en me disant que c’était le même prix que pour la Central Station. J’étais en jean’s et basket, et c’est vers 11h30 que j’ai commencé à transpirer. Ça ne s’arrêterait que vers la fin de juin.
Ok, je suis parti.
J’ai été un enfant post-moderne bien élevé, batracien dans le flux, brossant mes réseaux dans le sens du poil. L’inertie a été ma nourrice et mon premier amour fut la vie hors-sol en milieu urbain. Pour moi, “habiter”, c’était “laisser sa trace dans le paysage”.
Et puis je suis parti, voir si la Terre était aussi ronde que ce que mes professeurs m’en avaient toujours dit. Désormais je peux le confirmer par l’expérience, la Terre est bien ronde. Et elle est finie surtout.
Nicolas Bouvier l’écrivait, “on pense faire un voyage, alors que c’est le voyage qui nous fait, ou nous défait”. C’est par la pratique que je suis retombé nez-à-nez avec cette pensée ronde comme la Terre.
Ce tour du monde, prolongé par un tour d’Europe, aura été un tour des amis, de la famille, de ce que je pensais savoir et surtout de ce que je ne connaissais pas encore. En d’autres mots, il aura été un tour de moi-même.
En chemin, je me suis senti me défaire de mon bagage d’hyper-mobile pressé qui se sent spectateur du monde pour, petit à petit, faire face à cette vision qui s’est imposée à moi, celle d’un “néo-terrien” patient qui se veut responsable du monde qui est.
Au cours de ces 329 jours, il me sera arrivé tout un tas de choses plus ou moins évidentes, des rencontres, des expériences, des lectures, des échanges, des impressions, des sensations, tout un tas de choses parfois difficilement partageables, tout un tas de choses qui ont sérieusement altéré mon rapport au monde.
Et en particulier mon “rôle”. Je reconnais que je n’envisageais que mon “job”, j’appréhende aujourd’hui mon rôle; ni designer ni écrivain, mais “activiste”, au sens de participer activement à l’élaboration de mon habitat.
Les fondations de cet habitat sont une prise de responsabilité vis-à-vis des mondes que nous habitons, le naturel, l’urbain ou le numérique. Il m’a fallu reconnaître qu’ils ne nous appartiennent pas, il m’a fallu admettre que tout disparaîtra, que nous disparaîtrons tous, tout comme la vie.
C’en est presque libérateur de se dire que rien n’est important au final, que la vie ne fait que passer, et nous avec.
Alors!? Et après?
Après, c’est le début. Le commencement du réel, le printemps de mes envies, la découverte du respect de la vie qui me précède, celle qui existe au delà de notre ontologie “naturaliste” qui oppose nature et culture. C’est le moment de faire les choses pleinement, d’arrêter de se mentir et de ne plus laisser la peur nous contraindre. Il s’agit de prendre le temps nécessaire pour s’écouter et apprendre à se faire confiance, à soi et aux autres. C’est l’heure de se donner les moyens d’élaborer un habitat qui nous libère plus qu’il ne nous astreint, d’expérimenter des modes de vie qui minimisent notre empreinte et assurent ainsi notre indépendance vis-à-vis d’un futur chaotique, de concevoir un lieu de production locale d’autarcie partagée. Après le mythe du mobile home, du electronic cottage, puis de la cabane légère, voici celui de la ferme, un lieu de production et de transformation.
Avant de signifier l’isolement, l’autarcie est synonyme de frugalité et de sobriété. Elle permet de gagner en indépendance tout en renforçant le collaboratif. Elle n’existe ni à l’échelle individuelle, ni à l’échelle globale ; elle est multiple et est viable à l’échelle réticulaire.
L’enjeu de cette autarcie en réseau consiste à prendre conscience de son rôle au sein de chacun des réseaux où nous sommes inscrits, comme notre famille, nos amis, notre voisinage, notre nation, notre travail, notre consommation, nos déplacements, nos réseaux sociaux, … puis d’œuvrer à ce que ces réseaux deviennent vecteur d’autarcie.
Voilà le rôle que je désire aujourd’hui, je le nomme “néo-terrien” ; “terrien” est le terme qu’emploient le marin ou le nomade pour parler de celui qui habite là. Et voilà ma mission pour mon retour à Paris, élaborer un habitat de ce type que je nomme une “ferme”, un lieu de production locale d’autarcie.